1STMG-Séquence n°3-Séance n°4 (intégrale)-Marivaux, L’île des esclaves, 1

Séance n°4 – Lecture de la scène d’exposition de la comédie de Marivaux, L’île des esclaves (1725)

Calendrier :

Jeudi 18 février : contrôle de lecture sur L’île des esclaves, de Marivaux.

Lundi 8 mars : compte-rendu de lecture de la pièce que vous aurez choisie pour les vacances de février. Voir blog.

On appelle « scène d’exposition » ou « acte d’exposition » la première scène ou le premier acte d’une pièce de théâtre.

L’île des esclaves est une pièce d’un acte seulement, constitué de onze scènes.

Observation des didascalies initiales (= liste des personnages, relation entre eux, lieu, etc., qui précédent le texte) :

– On a déjà entendu le nom d’Arlequin, qui vient de la Comedia dell’Arte, théâtre traditionnel italien. Il s’agit a priori d’un personnage comique. C’est le cas aussi de Trivelin.

– On a un dualisme traditionnel entre d’une part un maître et son serviteur, et d’autre part une maîtresse et sa servante.

– Le lieu de la scène fait penser à un paysage exotique parce que lointain, peu habité peut-être (malgré l’évocation des « habitants » et du « magistrat de l’île », Trivelin), et isolé, ce qui laisse penser que la pièce se jouera en huis-clos.

– Le lieu donne son nom au titre. Quelles attentes peut-on avoir à partir de cette appellation ?

Première lecture du texte :

– Deux personnages seulement, les deux hommes Iphicrate et son serviteur Arlequin.

– A la fin de la scène, Arlequin change de comportement : après avoir été « riant », « distrait », « badinant », chantant, il devient tout à coup « sérieux » et exerce avec provocation un coup de pression sur Iphicrate, son maître.

– L’île des esclaves (le lieu) agit sur les personnages. Lignes 23 à 30, on a des informations sur le fonctionnement de ce lieu : les rôles sociaux y sont renversés, inversés.

– Les humeurs des deux personnages sont très contrastées : Iphicrate est désespéré, alors qu’Arlequin est léger, gai, content.

I. Une scène d’exposition traditionnelle ?

1. Les informations apportées par cette 1ère scène.

Info sur le lieu : précisée dès la 3ème réplique (en plus d’un éventuel décor).

Info sur les personnages dès les deux 1ères répliques : prénom d’Arlequin et relation entre les deux perso : un maître et un serviteur. (Deux interpellations exclamatives : « Arlequin ! / Mon patron ! »). → Efficace.

On apprend ce qui précède l’intrigue, et en même tps ce qui la noue : il y a eu un « naufrage » dont ils sont a priori les seuls rescapés. Questions que peut se poser le spectateur : comment vont-ils survivre ? vont-ils rencontrer d’autres personnes ? comment la rencontre peut-elle se passer ? Etc. Un indice est donné ligne 29 avec l’évocation des « cases » qui suggèrent que l’île est habitée.

Info sur l’origine des perso : la Grèce. (l.24 : « je ne reverrai jamais Athènes »).

L.23 à 30 : indications sur le fonctionnement de cette « île des esclaves » (inversion des rôles entre maîtres et serviteurs).

Les caractères des perso commencent à se dessiner.

Synthèse : on a des informations essentielles qui sont données avec efficacité dans les répliques.

2. Singularité de cette scène d’exposition.

Inversion des rôles sociaux qui s’annonce : Arlequin peut faire rire, alors que le maître Iphicrate ressemble plutôt à un perso de tragédie brouille la détermination du genre littéraire de la pièce. L’île des esclaves reste une comédie, mais on trouve ici un exemple d’élément tragique.

Iphicrate est présenté comme un perso. tragique :

L.8 : question ouverte mais rhétorique, qui traduit une crainte de mourir ;

L.12 : « j’envie maintenant leur sort » désir de mort, qui traduit un désespoir absolu ;

L.23-24 : début du dilemme (soit je meurs, soit je suis réduit en esclavage) + utilisation du futur à la forme d’une négation absolue (adverbe « jamais ») : « je ne reverrai jamais Athènes » expression de la fatalité / du désespoir.

L.29-30 : dilemme explicité avec la disjonction (exprimée par la conjonction de coordination « ou ») : « de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter en esclavage ».

L.39 : expression du même dilemme, mais cette fois-ci avec la conj.de coord. « et » « perdre la liberté, et peut-être la vie ».

L.39 : « cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ? » question rhétorique, Iphicrate implore la pitié.

L.101 : « peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? » question rhétorique encore, qui sous-entend une plainte absolue : personne ne peut être « plus malheureux et plus outragé » que lui implore la pitié d’Arlequin et des spectateurs (double énonciation).

  • Autre singularité de cette scène d’exposition : elle annonce tout le déroulement de la pièce dans son intégralité ! (elle « spoile » le spectateur, en quelque sorte!). En effet, la réplique d’Arlequin, lignes 95 à 100, résume ce qui va se passer et l’objectif de l’auteur Marivaux : donner une « leçon ». La réplique est dite au futur (relever les verbes à partir de la ligne 96).

II. La dimension sociale de la scène : une visée argumentative de la part de l’auteur ?

1. La « leçon » à venir.

La réplique d’Arlequin (l.95-100) explicite la « leçon » que Marivaux veut donner au spectateur (qui sera aussi celle que Trivelin veut donner aux personnages de maîtres) : « Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres ». « Leçon » dans l’esprit des Lumières : les maîtres devraient respecter leurs valets, qui sont des êtres humains qui méritent le respect de leurs libertés individuelles.

2. Un parti-pris qui passe par des stratégies comiques : l’autorité du maître s’affaisse, tandis que l’« esclave insolent » amuse le spectateur.

a. L’autorité du maître s’affaisse :

Le maître est ridiculisé car il a l’air moins sage que le valet. Il tente en vain de donner encore des ordres à son valet, qui commence à désobéir très rapidement. En témoignent les verbes conjugués à l’impératif. On note cependant qu’il utilise ce mode essentiellement à la première personne du pluriel, ce qui est déjà une marque de perte d’autorité : « ne perdons point de temps », « avançons, je t’en prie », « hâtons-nous ». Iphicrate se montre « poli » (chercher les formules de politesse) jusqu’à une déclaration d’amour à laquelle il se rabaisse, dans la question rhétorique ligne 79 : « ne sais-tu pas que je t’aime ? », comme en se rattachant à un dernier recours, un dernier espoir, en tentant de prendre Arlequin par les sentiments. (-→ échec!).

De plus, en personnage tragique, il panique face au danger, alors qu’Arlequin fait preuve de légèreté et même d’une certaine « pensée » face à la perspective des dangers à venir : l’euphémisme « commodité » (l.14) atténue l’idée d’un danger de mort, l’injonction « reposons-nous auparavant » (l.20), même si elle s’accompagne de la proposition de s’enivrer, sonne comme un réflexe de bon sens : avant de partir à la recherche d’éventuels (et peu probables) rescapés, il s’agit de reprendre des forces. Ligne 32, il fait preuve d’un certain relativisme culturel qui, même s’il prête à sourire à cause de la suite de la réplique (il feint l’indifférence quant au sort des maîtres sur cette île), peut faire penser à la sagesse qu’on a observée chez Montaigne et Léry au XVIème siècle, humanisme cher aux Lumières deux siècles plus tard : « chaque pays a sa coutume ». Sage encore, il propose de se réjouir d’être au moins encore vivant : « encore vit-on » (l.37).

b. L’ « esclave insolent » amuse le spectateur :

Rapidement, le personnage d’Arlequin nous fait (sou)rire : sa sagesse flirte avec une légèreté presque écervelée « la drôle d’aventure ! », l.53), qui se tourne cruellement contre Iphicrate, jusqu’au retournement final qui résonne comme un pamphlet plein de rancune.

En effet, ligne 53, déjà, la proximité des expressions « je vous plains » et « je ne saurais m’empêcher d’en rire » semble antithétique : comment plaindre quelqu’un et en rire en même temps ? Lignes 62 à 95, Arlequin ne cesse de rappeler à Iphicrate les mauvais traitements qu’il lui a fait subir depuis qu’il travaille à son service : « comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela » (l.62), sous-entendu : à Athènes, vous n’êtes ni civil ni poli → litote ?

l.76-77 ; « vous avez coutume de [me faire des compliments] à coups de gourdin » → Dénonciation d’une violence physique. + « les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules », autre allusion à la violence physique. Le contraste euphémique avec les « compliments » et les « marques de l’amitié » produit un effet comique.

La dénonciation devient explicite ligne 95 : « j’étais ton esclave » suivi de « tu me traitais comme un pauvre animal » (comparaison) → progression vers une déshumanisation complète, dénoncée par l’auteur à travers les paroles de son personnage.

Le temps de la revanche semble avoir sonné :

– Tutoiement soudain, à partir de la ligne 94, qui peut à la fois faire rire et effrayer le spectateur. Le valet semble revanchard et ne rit plus du tout, comme l’indique la didascalie « se reculant d’un air sérieux », qui vient trancher radicalement avec toutes les didascalies qui précédaient (« siffle », « distrait, chante », « riant », « en badinant », « Il chante », « indifféremment »).

– à la question « n’es-tu plus mon esclave ? », ligne 92, Arlequin répond sans appel au passé composé : « je l’ai été ». C’est terminé.

Arlequin est sympathique au spectateur, car il badine, il s’enivre, semble être un « bon vivant », et lorsqu’il se rebiffe, il reste humain. En effet, par avance, déjà, il « pardonne » (l.94) à Iphicrate les excès d’autorité dont il a fait preuve à son égard. La suite (et la fin) de la pièce est annoncée ici : Arlequin « pardonne », il est bon. Il a beau devenir menaçant dans ses dernières paroles (« prends-y garde », l.103), on sait d’ores et déjà qu’il a bon fond et qu’il est déjà prêt à pardonner.

Synthèse (à retenir)

– On a affaire à une scène d’exposition de comédie traditionnelle, qui apporte des informations essentielles à la compréhension de l’intrigue et à sa mise en place. Cette mise en place de l’intrigue est efficace car elle est dynamique, elle suit une progression rapide qui nous plonge très vite dans les enjeux de la pièce.

– Un personnage comique vs un personnage tragique. Deux caractères contrastés. Ce contraste produit des effets comiques, mais aussi une tension qui s’installe peu à peu ; la scène d’exposition laisse le spectateur plein d’attentes sur la suite des événements.

– Une inversion des rôles sociaux : le maître perd son autorité sur le valet, progressivement mais rapidement. Pendant ce temps, l’esclave gagne de l’assurance et se libère du joug qui le lie à son maître. C’est le lieu qui agit de la sorte sur les personnages : l’île des esclaves est une île où les rôles entre maîtres et esclaves sont renversés.

– Dimension argumentative, critique, satirique : Marivaux à travers son texte -en particulier la tirade finale d’Arlequin- s’apprête à faire passer une « leçon » imprégnée de l’esprit des Lumières (remise en question des injustices sociales).

This entry was posted in SAV des cours and tagged , , , , , , , , . Bookmark the permalink.