1ère – Le Mariage de Figaro – monologue – V, 3 – extrait (lecture linéaire)

Séquence n°5 – Séance n°2 – Lecture d’un extrait de la scène 3 de l’acte V (de « Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… » à « …et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrit. (Il se rassied). »)

Pour bien comprendre les enjeux de ce passage, il est nécessaire d’avoir lu la pièce en entier, et d’avoir relu, plusieurs fois, le monologue complet, non seulement pour produire une lecture linéaire plus efficace, mais aussi pour profiter de la beauté et de la grandeur de ce texte, qui s’achève sur des considérations presque philosophiques qui révèlent la profondeur du personnage de Figaro.

Globalement, la tonalité dominante dans le texte est le registre polémique. Il s’agit en effet du seul passage de la pièce dans lequel Figaro fait preuve d’une colère froide et sombre, qui semble sans appel. C’est un moment plein de sérieux, de révolte (sentiment d’injustice, indignation), voire de mélancolie, comme l’indique la didascalie qui précède le monologue complet : « seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre ». On a là les prémices d’un personnage romantique (le romantisme s’affirmera justement à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, donc juste après la parution de la comédie de Beaumarchais) : un « promeneur solitaire » qui se laisse aller à une introspection à la tombée de la nuit, moment favorable pour laisser s’exprimer la part obscure de soi.

Je propose de découper le texte en deux grandes parties :

I – La première court de « Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… » à « quoi que je ne le sois qu’à moitié ! »

II – La seconde va de la didascalie « Il s’assied sur un banc » à « …il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied) ».

Ainsi découpé, le texte évolue de la situation du personnage, ancrée dans l’intrigue, vers une réflexion générale sur la censure. Dans le I, Figaro se plaint de sa situation de jeune marié déjà victime des affres du mariage, et fait ressortir la rivalité qui s’est installée entre lui, un simple valet, et le comte Almaviva, riche seigneur de la contrée et son maître. Dans le II se mettent en place non seulement le récit de son existence passée, mais aussi un véritable pamphlet contre la censure, derrière lesquels on perçoit des échos avec la vie et les idées de l’auteur Beaumarchais lui-même.

I. 1. « […] Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! »

  • Destinataire imaginaire. Figaro est seul sur scène mais s’adresse au comte comme s’il l’avait en face de lui. Premier mot qu’il lui adresse : l’adverbe de négation « non », qui montre sa révolte et son refus radical de céder à la faiblesse. Répétition de la proposition négative au futur simple « vous ne l’aurez pas », qui révèle sa détermination à faire échouer le comte dans son entreprise (rappel : le comte a entrepris de séduire Suzanne le soir-même des noces de Figaro. Suzanne et la comtesse ont tendu un piège au comte, mais sans en avertir Figaro. Aussi celui-ci se fait-il prendre au jeu des deux femmes : à cause d’une bévue de Fanchette, Figaro croit lui aussi que Suzanne a accepté un rendez-vous nocturne avec le comte!).

  • Les appellations « monsieur le comte » et « un grand seigneur » rappellent la qualité sociale d’Almaviva, qui est « haut placé ». Figaro s’empresse de déconstruire cette hiérarchisation des êtres, en opposant, d’une part, ce que la pyramide sociale de l’Ancien Régime a solidement ancré dans les mentalités, et d’autre part, ce qu’il en est de la vérité des êtres tels qu’ils sont. Ainsi « vous êtes » s’oppose à « vous vous croyez », et « un grand génie » s’oppose à « homme assez ordinaire ». Almaviva n’est, au fond, qu’un être humain banal. Tout ce qu’il a de plus, il ne le doit qu’à sa naissance, à sa chance d’être né dans le milieu social le plus riche, dans lequel il est facile d’obtenir « tout cela », « tant de biens », énumérés dans l’accumulation « noblesse, fortune, un rang, des places ».

  • Derrière ces paroles d’un personnage fictif à un autre personnage fictif (absent, qui plus est), se lisent les pensées du dramaturge qui, bien que noble lui-même (ou peut-être justement parce qu’il l’est devenu), n’en critique pas moins les privilèges de l’aristocratie. On entend en effet son esprit insolent, qui s’amuse du paradoxe énoncé ici : « vous vous êtes donné la peine de naître, rien de plus », et qui fait ressortir l’absence totale d’effort de la part d’un noble pour obtenir le moindre avantage.

  • Ces premières phrases de notre passage sont exclamatives pour la plupart, ce qui accentue les émotions et sentiments éprouvés par Figaro ici : mépris, colère, révolte. Dans la foulée, son attitude devient celle du défi… :

I. 2. « tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter… »

  • Figaro se pose ici en rival du comte, pas seulement sur le plan amoureux, mais d’une manière plus générale, ce qui donne au propos une dimension politique. Il s’oppose personnellement au comte avec la locution conjonctive « tandis que » qui introduit une mise en valeur des efforts qu’il a dû fournir pour obtenir de quoi survivre. L’exclamation « morbleu ! », juron spontané, continue d’accentuer les émotions évoquées ci-dessus.

  • Le groupe participial « perdu dans la foule obscure », expansion détachée du pronom « moi », fait référence au fait que Figaro ait été abandonné à sa naissance. Cela s’oppose évidemment au statut de « grand seigneur » du comte « bien né ». Le groupe infinitif « déployer plus de science et de calculs » s’oppose à « [se donner] la peine de naître, et rien de plus ». Et « subsister seulement » s’oppose à l’accumulation de biens dont le comte a hérité sans rien faire : « noblesse, fortune, un rang, des places ». Pour mieux prouver sa supériorité, Figaro n’hésite pas à utiliser l’hyperbole (l.12-14) qui le montre comme un homme orgueilleux ? Fier, plutôt, car il a de bonnes raisons de l’être, contrairement au comte : il s’est fait lui-même, en autodidacte, parce qu’il était dans le besoin. Figaro va jusqu’à défier Almaviva : « et vous vous joutez… ». On peut envisager différents tons pour le comédien, mais quel que soit votre choix, il faudra être prêt(e) à le justifier, comme on l’a fait en cours à l’oral.

I. 3. « On vient… c’est elle… ce n’est personne. — La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! »

  • Effet dramaturgique. Rupture, mini-pause, transition ? Quoi qu’il en soit, Figaro se montre ici alerte, à l’affût du moindre bruit, craintif, bref, le spectateur s’amuse de le voir en situation de faiblesse comme ça ne lui arrive pas habituellement. L’expression « le sot métier de mari » peut amuser également, car on comprend un sous-entendu : le « métier de mari » consiste-t-il à surveiller son épouse, à s’assurer qu’on n’est pas trompé, à se tenir prêt à se venger ? De quel « métier » s’agit-il, vraiment ?! L’auteur et le personnage laissent penser que l’institution du mariage peut être d’une affligeante « sot[tise] » ! (rappel pour les amnésiques (!) : si Figaro n’est « qu’à moitié » marié, c’est que ses noces datent du jour-même…).

II. 1. « (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! »

  • La didascalie indique que Figaro « s’assied » ; il restera assis jusqu’à ce qu’il se mette de nouveau en colère face à un autre destinataire imaginaire (cf. II.4.). Il s’assoit dès que le récit commence… et il se rassiéra lorsqu’il reprendra son récit à la fin de notre extrait. La position assise semble marquer ainsi une pause dans l’intrigue et dans le jeu du personnage. Remarque : dans les romans, une description peut marquer une pause dans le récit, car le genre romanesque est à dominante narrative ; ici, au théâtre, c’est la narration qui fait l’effet d’une pause dans l’intrigue, car en principe, les actions se déroulent sur scène.

  • Le récit de Figaro est une analepse (retour en arrière ou, en bon français : flash-back). Dans cette introspection née de sa détresse, il s’étonne tout d’abord de la singularité de sa « destinée », avec la proposition exclamative qui introduit le récit et le superlatif « rien de plus bizarre ». Il semble tout prêt à se questionner sur son identité personnelle (ce qui se confirme à la toute fin du monologue : « quel est ce Moi dont je m’occupe »).

  • « fils de je ne sais pas qui » : rappel de l’abandon à la naissance. Ce bébé a tout à faire lui-même ! A chaque coup de malchance qui le frappe, il en ressort plus fort, plus accompli, plus complet. Se construit alors un honnête homme, au sens où on devait l’entendre entre le XVIème et le XVIIIème siècle. L’éducation reçue « dans [les] mœurs » « des bandits » lui a donné une intelligence pratique, le goût de l’aventure, l’audace, mais ne peut le satisfaire moralement, car il fait preuve aussi de vertu (il « veu[t] courir une carrière honnête »). Il apprend donc les sciences (cf. énumération de trois sciences réputées ardues), puis écrit pour le théâtre. On a l’image de quelqu’un qui passe d’un domaine à l’autre avec une grande facilité, tout en faisant preuve de travail et de persévérance : « repoussé » « partout », il poursuit ses efforts en permanence.

  • Là, bien sûr, on commence à penser à Beaumarchais ! Aventurier, le dramaturge a été agent secret au service du roi, puis semble avoir participé à un trafic d’armes ; intellectuel à la fois scientifique (horlogerie, finance) et littéraire (il écrit des pièces de théâtre, mais aussi des pamphlets, fonde la Société des auteurs dramatiques, défendant la liberté d’expression et les droits d’auteur), il a aussi donné des cours de harpe et de flûte aux filles du roi ! Beaumarchais comme son personnage répondent à l’idéal de l’honnête homme du siècle des Lumières. Et tous deux rencontrent des problèmes avec la loi (Beaumarchais subit la censure amis aussi la prison), bien qu’ils restent honnêtes au sens moral du terme : intègres.

    Au récit de vie de Figaro s’entremêle un véritable pamphlet contre la censure, qui constitue l’objet de toute la fin du texte :

II. 2. « Je broche une comédie dans les mœurs du sérail : auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. »

  • Pour commencer, c’est la censure religieuse qui est critiquée. Aux présents de narration assez fréquents (et qui rendent le récit de Figaro très dynamique), s’ajoutent des présents de vérité générale qui donnent au propos une dimension universelle et atemporelle. Ainsi : « Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant ». Le pronom « on » désigne les censeurs qui, parce qu’ils ne peuvent convertir de force les coeurs (plaidoyer pour l’inaliénable et indestructible liberté de pensée), compensent leur frustration par des violences physiques et matérielles (« meurtrissent l’omoplate »). Aussi Figaro subit-il tout d’abord la censure (« et voilà ma comédie flambée »).

  • Mais comme on l’a dit plus haut, il fait preuve d’une persévérance exceptionnelle, et ne s’arrête pas à cet échec (« je m’évertue »). De ce point de vue, il peut faire penser aux auteurs des Lumières, et notamment aux Encyclopédistes, qui ont poursuivi leur activité, parfois clandestinement, bravant les risques de censure, de prison, d’exil. A contrario, les censeurs sont des obscurantistes, « dont pas un, je crois, ne sait lire » : ils malmènent les auteurs alors même qu’ils n’ont pas les capacités de comprendre ce qu’ils écrivent.

II. 3. « Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. »

  • C’est maintenant la critique de la censure politique. Figaro a écrit un traité d’économie qui n’a pas été au goût du gouvernement. Là aussi, aux présents de narration qui donnent au récit tout son dynamisme, s’ajoutent des présents de vérité générale qui sonnent comme des proverbes : « il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner ». On peut très bien développer des théories économiques (« sur la valeur de l’argent ») pleines de sens, même si l’on n’est pas riche !

  • On constate une sorte de parallélisme d’une grande efficacité entre le II.2 et le II.3 : en effet, le récit, dynamique, entremêle temps de passé et présents de narration, puis, un indice de temps met en valeur la soudaineté de la censure : « à l’instant » introduit la censure religieuse, « sitôt » introduit la censure politique ; enfin, une passion triste envahit notre héros : la peur dans l’épisode de la censure religieuse (« en frémissant »), le désespoir dans celui de la censure politique (« je laissai l’espérance »). Dans le premier, il s’agit d’attaques sur le corps de l’auteur et sur son œuvre ; dans le second, il s’agit de prison (« un château fort à l’entrée duquel je laissai […] la liberté »).

II. 4. « (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) […] »

  • Ce passage est dit debout (cf. didascalies qui ouvrent et ferment l’extrait). Comme on l’a dit précédemment, le récit de vie de Figaro se fait assis. S’il se lève à ce moment-là, c’est sans doute parce qu’il s’emballe, pour ainsi dire ! En effet, il laisse éclater sa colère avec une spontanéité traduite par l’exclamative qui introduit cet extrait. Il formule un souhait cher (conditionnel « Que je voudrais bien »), celui de s’exprimer librement (toujours au conditionnel :« je lui dirais… ») debout, face à ces êtres de petit pouvoir que sont les censeurs (« un de ces puissants de quatre jours » : l’euphémisme, « de quatre jours », montre qu’il ne s’agit que de « petits hommes » qui n’ont pas plus de légitimité dans leur pouvoir que n’importe quel autre).

  • Suivent trois propositions subordonnées complétives conjuguées au présent de vérité générale. Notre passage s’achève donc sur trois pensées de l’auteur qui sont restées, d’ailleurs, dans la postérité. En réalité, elles disent presque la même chose toutes les trois, et semblent s’accumuler dans une énumération qui montre aussi que Figaro se laisse aller à sortir ce qu’il pense, qu’il s’enthousiasme comme il l’a fait dans le I.1 en s’adressant au comte absent.

    Beaumarchais, derrière Figaro, nous dit tout d’abord que les textes sont inoffensifs, en minimisant volontairement leur efficience par l’euphémisme « les sottises imprimées », ou encore « les petits écrits ». S’ils deviennent efficients, ce n’est que lorsqu’ils dérangent. Paradoxe : si quelqu’un se sent visé par un texte, alors, en censurant ce texte, il lui donnera plus d’importance que s’il avait laissé le texte se diffuser sans rien redire. Et c’est alors le despotisme de ces « petits hommes » qui finit par sauter aux yeux ! Ensuite, la censure produit l’hypocrisie : en effet, si le blâme est interdit, l’éloge perd toute sa valeur car on ne saura jamais s’il est sincère ou non. Adressée au comte Almaviva, dans le I.1, la critique de Figaro rappelait aux nobles qu’ils ne sont que des « homme[s] assez ordinaire[s] » ; ici, on rappelle aux « puissants de quatre jours » que ne sont que des « petits hommes ». Chez Beaumarchais, donc, on nous rappelle que, « puissant ou misérable », nous ne sommes tous, nobles, valets, auteurs, censeurs, que de vils humains.

    Et c’est un valet qui nous le rappelle : Figaro, pour vous servir…

Timbre français de 1953

 

 

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