J.-P. Manchette – Le Petit bleu de la côte Ouest (1976) – chapitre 14 (extrait)

J.-P. Manchette – Le Petit bleu de la côte Ouest (1976) – chapitre 14 (extrait)

Après l’incendie de la station-service et la mort de Bastien, Carlo avait roulé au hasard, complètement affolé et malade de rage et de chagrin. Arrivant aux abords de Bourg-en-Bresse, il s’était arrêté pour poser un pare-brise de secours, une feuille de plastique souple maintenue par des pinces. Il avait réfléchi et consulté des cartes. Il avait repris le chemin de Paris, en évitant de repasser devant le poste d’essence, où ça devait présentement grouiller de pompiers et de flics. Il avait rejoint l’autoroute et roulé sur la voie de droite sans jamais dépasser 70 km/h. Il avait quitté l’autoroute à Achères-la-Forêt vers 5 heures du matin. Quelque part dans la forêt de Fontainebleau, il avait quitté la route et s’était garé à couvert. Ne pouvant enterrer le corps de Bastien comme il aurait voulu, il avait sorti ses affaires personnelles de la cantine métallique et les avait enterrées, la cordelette en nylon, la trousse de toilette, les vêtements. La vue du slip de rechange kaki de Bastien l’avait ému aux larmes. Les larmes ruisselaient sur ses joues tandis qu’il achevait d’enterrer les choses et qu’il piétinait la terre meuble pour l’égaliser. Il avait cherché ensuite les mots qu’il pourrait dire au-dessus de la pseudo-tombe en guise d’oraison funèbre. Il ne se rappelait aucune prière sauf le Notre Père. Sur le plancher de la Lancia, il retrouva un numéro de Spiderman, l’homme-araignée (qu’il ne faut pas confondre avec l’Araignée dont les aventures paraissent dans Strange). Le visage de Carlo s’éclaira. Il revint vers le tombeau en ouvrant le fascicule et se mit à lire avec componction1 le texte de la page de garde qui est toujours le même et précède chaque aventure de Spiderman.

– Avant de devenir un redresseur de torts et un justicier sans pitié, lut-il, Spiderman, l’homme-araignée, régna des années durant sur la pègre des Etats-Unis et fut un véritable empereur du crime. Spiderman a mis lui-même au point un génial équipement qui lui permet de tenir front à n’importe quel gang de criminels. L’homme-araignée s’est également assuré la collaboration de deux savants, les professeurs Pelham et Erichstein. Il dispose ainsi de multiples moyens techniques que le cerveau humain a peine à imaginer.

Carlo baissa la tête, ferma le fascicule et se recueillit un instant.

– Amen, dit-il. Ainsi soit-il. Je te vengerai, j’en fais le serment. Je crèverai le cul de ce con. Ite missa est2.

Il regagna la Lancia, repartit, reprit la route. Il rentra sur Paris par les banlieues, sans se presser, en s’arrêtant dans un bristot de Viroflay pour boire du café et dévorer six croissants. Le café ruisselait sur son menton quand il mordait dans les croissants.

À 9 heures, dans un garage qu’il connaissait, aux confins de Meudon et d’Issy-lès-Moulineaux, Carlo vendit la Lancia. Il aurait pu la faire réparer aisément, les dégâts étaient peu considérables. Mais il préférait la vendre à perte, il ne voulait plus voir cette auto qui lui rappelait trop sa vie avec Bastien, leur association heureuse. Sur l’heure il acheta un simple coupé Peugeot 504 de 1973, développant 110 cv à 5600 tours/minute et montant à 175 km/h en cas de besoin, et un jeu de papiers plus vrais que nature au nom d’Edmond Bron.

Ensuite il avait regagné Paris, en passant sans le savoir devant le magasin de photo que Liétard tient près de la mairie d’Issy, et il s’était installé à l’hôtel P.L.M.-Saint-Jacques. Il n’en avait pas bougé depuis. Il y dormait, il y mangeait, il descendit une fois voir un film au cinéma qui se trouve en bas de l’immeuble, il faisait dans sa chambre des exercices de musculation, isométriques ou autres, surtout il y portait le deuil de Bastien. Il attendit que les choses se tassassent.

Texte complémentaire (chapitre 11 – l’explosion de la station-essence, la mort de Bastien)

On approchait d’une ville. On voyait les lumières se détacher contre le fond noir des préalpes qui bouchaient l’horizon. Sur la gauche un tain de marchandises manoeuvrait. Sur la droite se présenta une station-service petite et illuminée. La Taunus y était arrêtée devant les pompes. En bras de chemise, devant la voiture, Gerfaut se massait les reins en tirant sur une Gitane-filtre. Le pompiste était un jeune homme en casquette de toile rouge et en uniforme élégant. Le poste d’essence n’était pas ouvert depuis longtemps, de sorte que les façons du pompiste et sa mise étaient impeccables. Interloqué, Bastien bloqua le frein. La Lancia s’arrêta à la hauteur de la piste de sortie de la station, dans un horrible hurlement de pneus. Gerfaut tourna la tête et vit la Lancia et, par la vitre droite, Carlo qui le regardait. Gerfaut se précipita contre sa voiture, plongea le bras à l’intérieur par la vitre ouverte et sortit le Star de sa veste. Précipitamment et maladroitement, il ôta la sûreté de l’automatique.

– Haut les mains ! Cria-t-il avec niaiserie.

La Lancia vira, quasiment sur place, et enfila à contresens la piste de sortie. Elle bondit sur Gerfaut. Il pressa la détente de l’automatique. Le pare-brise de la Lancia explosa. En même temps Gerfaut sautait en arrière, trébuchait et il atterrit contre une machine à café et se meurtrit cruellement le dos. La voiture écarlate lui fonçait dessus en tanguant. Gerfaut se sauva à toutes jambes. La Lancia obliqua et accéléra de manière à écrabouiller Gerfaut contre la vitrine du bureau. Gerfaut pirouetta et le phare gauche de la Lancia le frappa à la fesse et le catapulta sur le ventre sur le ciment et la Lancia défonça entièrement la vitrine du bureau. De grands morceaux de verre, des trousses à outils, des bidons d’huile, des cartes, des ampoules électriques et des figurines en latex et fil de fer dégringolèrent dans un affreux fracas.

Des graviers adhérent à son front et à ses joues, le nez écorché, Gerfaut se retourna sur le dos. Sa fesse lui faisait affreusement mal. Il avait laissé échapper le Star. Il ne savait pas où l’arme était tombée. Il se redressa sur les coudes et vit Carlo sortir de la voiture italienne, du côté opposé, avec le .45 S & W. Bastien fit marche arrière à toute vitesse, reculant vers le pompiste. Celui-ci abandonna sa pompe et se précipita vers le bureau. Carlo était sur le trajet du pompiste. Carlo braqua son revolver sur Gerfaut. Le pompiste baissa la tête et percuta Carlo et l’envoya valdinguer dans les débris de la vitrine et les bidons, les ampoules, les cartes, les figurines et le reste. Le réservoir de la Taunus était plein. La pompe automatique continuait d’y déverser du supercarburant à grande allure, et le supercarburant débordait sur le ciment et il en coulait une longue traînée en direction de Gerfaut.

Bastien sortit de la Lancia et tira dans le dos du pompiste avec l’automatique SIG. Le pompiste tomba sur la figure à l’entrée du bureau, ramena ses genoux sous lui et essaya de se redresser. Assis dans les débris de la vitrine, Carlo lui braqua à deux mains son .45 sur le côté de la figure et lui fit éclater la tête.

– Merde, merde, dit Carlo.

Gerfaut réusist à se lever. Il fit trois pas en direction de la Taunus et l’homme aux mèches livides lui tira dessus avec le SIG et la balle frappa Gerfaut au crâne et il tomba très sèchement sur le dos et son visage se couvrit de sang. Carlo se releva et courut à la Lancia. Il se mit au volant. Gerfaut remuait sur le ciment.

– Achève ce con ! Cria Carlo.

Bastien secoua la tête pour rejeter en arrière ses mèches livides et se dirigea vers Gerfaut. Celui-ci sortit son Criquet de sa poche de chemise et mit le feu au supercarburant. Il se brûla cruellement la main et le bras. Le feu courut en un instant du briquet à la Taunus. Celle-ci s’embrasa du même mouvement. Gerfaut bondit sur ses pieds, stupéfait de tenir debout et de pouvoir courir. Il se précipita vers la route. Comme il s’engageait sur la chaussé, il lui sembla qu’on tirait encore sur lui. Puis le réservoir de la Taunus sauta et le souffle précipita Gerfaut de l’autre côté de la route où il s’abattit le nez dans une terre grasse et des feuilles de raves ou de pommes de terre. Il se releva encore et se retourna en poussant des cris incohérents. Il fut très saisi de voir le tueur aux mèches livides flamber comme un mannequin, allongé sur le ciment les bras en croix. La Lancia, toutes vitres brisées, pneus fumants, parut surgir des flammes, rebondir sur la chaussée. Gerfaut éperdu tourna le dos à l’incendie et se mit à courir à travers le champ en se tordant les chevilles dans la terre meuble. Il courait à l’aveuglette. Il allait vers les voies du chemin de fer.

1Avec un air grave, solennel.

2Locution latine qui signifie : Allez, la messe est dite.

This entry was posted in Archives, Il n'est pas interdit de lire pour le plaisir... and tagged , , . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *